Le cinéma d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui, Le cinéma qu’on aime, le cinéma qui nous anime !

En ouvrant une parenthèse de miracles dans le Tokyo des rues de la fin décembre, Satori Kon offre un conte de Noël bien particulier, mêlant social et tragédie, humour et film d’action. Des flocons de poésie se déposent ça et là, comme un haïku rivalise en douceur avec les violences d’une société tranchante. 

 

Un petit bébé

Neige poudreuse sur la joue

En cette nuit sacrée

 

Le souffle de ma mère

Qui me voit partir

Pour un grand voyage

 

Hana, travesti d’une grande sensibilité qui trouve en la “venue” de cet enfant dans sa vie comme une chance pour lui d’être mère.

 

L’animation permet aux personnages d’exprimer leurs sentiments les plus extrêmes, et aux spectateurs d’en rire ou d’en être touchés; elle permet aux décors de prendre vie, à l’histoire de naviguer entre histoire et réalité.

 

En choisissant ce dernier film pour son cycle Animation, le Silencio Club Ciné vous invite à être attentif à tous les petits miracles que la vie de famille peut offrir.

 

Joyeuses fêtes de Noël!

 

Céline.

 

 

Tokyo Godfathers, Satoshi Kon, 2003 par Guillaume

 

SATOSHI KON

 

Réalisateur japonais, né en 1963, mort en 2010 (d’un cancer du pancréas), il a débuté sa carrière dans le manga (1985) avec une histoire primée (Toriko). 

En 1987, il publie ses premières œuvres professionnelles, dont Kaikisen, titré Le pacte de la mer en France.

En 1988, il devient l'assistant de Katsuhiro Otomo, sur Akira (animé, devenu film culte).

En 1991, il entame sa carrière dans l'animation, à un poste mixte (décors, design) pour Roujin Z, film vidéo réalisé par Otomo. Il intègre ensuite le studio Gainax (Nadia et le secret de l'eau bleue -série animée 1990-, Les ailes d'Honnéamise-animé 1987, puis Evangelion-série animée 1995-1996), mais rien de concret n'en sortira, le projet sur lequel il travaillait étant annulé.

Il travaille ensuite avec Mamoru Oshii sur Patlabor 2 (1992), puis revient avec Otomo pour Memories (1995), qui lui offre une possibilité d'élargir sa gamme : il écrit et réalise un segment du film, Magnetic Rose, qui pose les bases de son obsession pour les points de vue subjectifs ou non fiables.

Dernier retour au manga, avec cette fois Oshii au scénario : ils s'entendent assez mal, et Oshii quitte le projet Seraphim en cours de route, qui restera inachevé. Opus restera aussi inabouti, Kon se tournant définitivement vers l'animation...

 

CAR

En 1997 sort Perfect Blue, son premier film en tant qu'auteur complet. Produit par le studio Mad House, qui deviendra son domicile créatif, c'est un film produit pour la vidéo, mais qui connaît un succès d'estime considérable (Darren Aronofsky s'en est inspiré, après avoir voulu en acheter les droits, pour Requiem for a dream). Techniquement limité par son budget, il a déjà tous les thèmes centraux de Kon en évidence : dualité, confusion entre le réel et l'illusion, grand réalisme esthétique avec des bascules dans l'irréel...

Il développe ensuite Millenium Actress, en 2001, qui bénéficie d'une meilleure qualité de production, et est aussi salué.

En 2003 sort Tokyo Godfathers, salué à l'internationale, plus "réaliste" et proche de la comédie.

En 2004, une série TV étrange le détourne du grand écran : Paranoia Agent. Bouillon de culture de ses thèmes fétiches, en plus chaotiques, et plus délégué aussi (il ne storyboarde pas tout comme à son habitude, et laisse la réalisation et le chara design à ses collaborateurs).

En 2006 sort son ultime long métrage, le plus célèbre : Paprika. Thriller psychologique et déstabilisant, il est cité par Christopher Nolan comme inspiration majeure pour son Inception.

 

TOKYO GODFATHERS

Film produit au sein du studio Mad House, immense studio réputé pour son savoir faire et ses fortes personnalités. Petit budget, mais une équipe ultra motivée et compétente, et une omniprésence de Kon pour tous les niveaux de production. Certaines séquences profitent des capacités particulières des animateurs clés (engueulades, poursuite en vélo), au prix de nuances dans les designs et "l'élasticité" des personnages. Production en numérique, comme tous les projets suivants de Kon.

 

La ville est un personnage évidemment central.

Un design ultra crédible et réaliste calqué sur la réalité (grande documentation), mais tout est exagéré : amoncellements de poubelles, saleté, éclairages urbains, les décors sont volontairement surchargés, pour ne surtout pas glamouriser ou idéaliser la ville.

Si on croise des artères vivantes, très dynamiques et peuplées, on voit aussi souvent des ruelles sombres et silencieuses, presque anxiogènes. Certains lieux habituellement invisibles aux yeux des passants (parc Shinjuku et ses tentes de SDF, parcs d'enfants déserts, supérettes ou restaurant ouverts H24...) sont ici mis en avant.

Dans de nombreuses images, le décor joue un rôle d'observateur, ou veille sur les héros. Les fenêtres, les bouches d'aération, les clims sont autant d'éléments de visages. Les personnages n'en sont bien sûr pas conscients, mais nous pouvons l'être (Kon nous implique aussi dans le récit de cette manière).

 

4 personnages centraux inhabituels.

Gin : Un clochard / arnaqueur rongé par la culpabilité, a perdu sa famille à cause de sa compulsion aux jeux et aux paris.

Hana : un travesti, ancienne drag queen, attachant, qui rêve d'un rôle de mère.

Miyuki : adolescente fugueuse, recherchée par son père policier.

Kiyoko : le bébé, dont la seule présence illumine tout, et constamment accompagné de petits miracles.

Cette famille recomposée passe d'un groupe déséquilibré, vivant ensemble par nécessité, à une "vraie" famille : après s'être menti, avoir tû / caché des secrets, avoir refusé d'entendre ou d'écouter, tout finit par se savoir, et ils se pardonnent tout, les uns les autres. La fin est ambigüe, notamment concernant Miyuki (restera-t-elle avec sa "nouvelle" famille, ou retournera-t-elle dans sa famille originale après avoir retrouvé son père ?). Les abcès sont souvent crevés lors de crises, ou sous le coup de l'émotion (après une agression ou un malaise).

La présence des personnages face à la "vraie" société est conflictuelle par défaut (l'odeur, leur simple présence gène), jusqu'au sauvetage spectaculaire de Kiyoko, dont les parents veulent les remercier et en faire les parrains de l'enfant (la mère ayant tout de même hésité).

 

Une bande sonore du réel

Comme pour les décors, le son est certes amplifié et exagéré, mais pas grotesque ou cartoonesque comme souvent dans l'animation japonaise. Le côté théâtral est minime, et réservé aux séquences les plus outrancières d'Hana. Le silence dans les ruelles est intimidant. Les héros sont généralement ignorés par les autres, qui font silence, sauf effet de groupe ou alcoolémie élevée. Le doublage évite pour beaucoup les outrances, mais idem pour l'effet comique, certaines séquences sont excessives à dessein, pour nous rappeler que nous regardons un film, et une comédie !

 

La collision du réalisme et du merveilleux

Si le ton est réaliste, et même cru (pauvreté, marginalisation), l'irruption du bébé va occasionner un ensemble de "miracles", des coïncidences inévitables, qui vont régulièrement faire avancer l'histoire, ou sauver l'un ou l'autre des personnages. Une apparente naïveté qui n'a rien de religieux (voir l'introduction, visiblement très critique du discours du clergé), mais vise plutôt une résilience pour tous, et même - surtout - pour les marginaux. Car ce n'est pas tant leur maison que les héros ont perdu, mais leur famille, qu'ils reconstruisent tant bien que mal à partir des vestiges passés - et des miracles de Kiyoko.

 

Guillaume.