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Présentation et Échanges sur Persepolis, film proposé par le Silencio Club Ciné et le cinéma Le France de Thonon-les-bains

 

Après la projection du superbe film Persepolis de Marjane Satrapi, Adèle Morerod, professeure de cinéma à Lausanne, était notre intervenante de la soirée. La discussion a porté sur l'adaptation du roman graphique de Marjane Satrapi, les aspects techniques du film d'animation, et ses thèmes principaux, notamment l'autobiographie, l'histoire et l'exil. Nous remercions la participation active de l'audience, qui a rendu cette après-séance des plus agréables. 

 

1. Le Projet et l'Adaptation du Film

Le film Persepolis (2007) est adapté d'une bande dessinée en trois volumes de Marjane Satrapi, sortie au début des années 2000. Satrapi a ensuite décidé de se lancer dans le cinéma en adaptant son œuvre. Le passage de la bande dessinée au film d'animation n'est pas le même travail, nécessitant d'adapter le mouvement, le rythme général et de veiller à une variation dynamique des moments tristes et joyeux. 

A la question de l'audience sur le titre du film, reprendre le nom "Persepolis" n'était pas un problème, car cela renforçait l'adaptation de la BD. Symboliquement, Persépolis est une cité de l'Empire Perse dont il ne reste que les ruines, faisant écho à l'Iran du passé que le personnage cherche à retrouver et qui lui échappe toujours – un film sur le départ et une culture fantasmée ou disparue.

 

2. Technique et Processus d'Animation

Le film met en avant le destin humain et est entièrement réalisé par des dessinateurs humains (et non pas des logiciels), ce qui lui confère des "imperfections de texture" et une "forme de fraîcheur" qu'un dessin par ordinateur n'aurait pas. L'animation humaine, datant de 2007, évite d'être rapidement "datée" technologiquement.

L'équipe d'animation s'est structurée en plusieurs niveaux: Les animateurs en chef esquissent la physionomie et l'allure générale des personnages, responsables du style (inspiré de la BD). Puis l'équipe de dessinateurs/dessinatrices complète ces dessins de base et décompose le mouvement en dessins intermédiaires (16 images par seconde sont nécessaires pour un film animé). Une personne est aussi responsable des arrières-plans alors que les traceurs/traceuses (majoritairement des femmes) font le contour des personnages au feutre. Ce dernier travail est encore plus minutieux car une variation dans l'épaisseur du trait ferait "vibrer" le dessin à l'écran, ce qui serait difficile à supporter visuellement.

Marjane Satrapi s'est fortement investie, aussi en mimant la plupart des personnages pour les animateurs (elle les a incarnés) et en donnant la réplique aux acteurs qui doublent les voix (Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve et Danièle Darrieux)
 

3. Thèmes et Réception du Film

Récit intime et universel, le film inscrit un récit autobiographique dans la grande histoire. Le choix de l'animation permet de rendre le récit le plus universel possible, évitant une identification immédiate qui aurait pu amener le public à considérer les problèmes comme l'affaire des Iraniens, "ce peuple très lointain". Le film aborde l'expérience d'une petite fille, puis adolescente, puis femme adulte par rapport à la guerre, où elle n'est jamais vraiment au cœur des choses (elle est en exil à Vienne avec un sentiment de culpabilité, puis elle revient après la guerre). C'est une réflexion sur le poids de l'histoire et de la mémoire qui nous précède. Visuellement, les scènes émergent souvent d'un fond noir, suggérant un contexte obscur ou absent que la mémoire vient remplir.

Le film traite enfin du mouvement de va-et-vient entre l'Iran et l'Occident, un exil difficile où l'on se sent entre deux pays, n'appartenant vraiment à aucun. L'aéroport est un lieu structurant, symbolisant les départs et les arrivées. Il est intéressant aussi de remarquer que l'occident apparaît aussi comme un lieu où l'on peut être isolé, ignoré voire même rejeté. Est-ce vraiment la panacée espérée par les parents de Marjane?

 

L'alternance couleur et noir & blanc du film est surtout utilisée pour distinguer le présent (scène de l'aéroport, en couleur) du passé (en noir et blanc). Le noir et blanc facilite l'investissement du spectateur et renvoie à la photographie, évoquant un passé sur lequel "on peut projeter tout ce qu'on veut".

 

Le film a été censuré, interdit ou a suscité des manifestations virulentes dans plusieurs pays, dont l'Iran bien sûr mais aussi le Liban, le Maroc, la Tunisie et la Turquie. L'ambassade iranienne en Australie a même protesté contre sa projection.

 

Prolongements de la conversation

Le public a noté que Marjane Satrapi parsème le film de références à des tableaux célèbres (tel "Le Cri" de Munch). Cela pourrait avoir pour but de rendre le récit plus universel en faisant des liens avec d'autres œuvres d'art.

 

D'autres ont aussi remarqué que malgré la rapidité du basculement d'une relative liberté à un régime autoritaire (bien que l'Iran du Shah n'était pas non plus une démocratie), le film montre la puissance de la résistance des gens au quotidien (soirées interdites, paroles audacieuses). Une vraie réflexion sur le rôle que tout un chacun peut avoir contre des régimes autoritaires.

 

Enfin il a été soulevé la question de savoir si l'art dénonciateur peut entraîner des changements réels et matériels. Il est difficile de mesurer cet impact, mais les artistes continuent d'y croire puisqu'ils continuent de faire des films "politiques". L'idée est qu'un mouvement social peut s'emparer d'un film pour agir, mais le film seul n'agit sans doute pas sur la politique sans forces organisées derrière lui.

 

L'Œuvre de Satrapi: Marjane Satrapi a aussi réalisé d'autres films, comme Poulet aux prunes (inspiré de ses BD) et The Voices (sur la schizophrénie). Elle est récemment revenue à la BD pour coordonner une œuvre, Femme Vie Liberté, suite aux manifestations iraniennes (le slogan "Femme Vie Liberté" fait écho à l'assassinat d'une jeune femme en prison).

 

Le club de cinéma Silencio a également fait l'annonce de la nouvelle édition de son concours de courts-métrages annuel "5 minutes pour votre grand film", invitant à rejouer une scène de film aimée avec ses propres moyens (5 minutes maximum). Les candidats cinéastes sont invités à transmettre leur œuvre avant la fin Mai. Plus d'information sur www.silenciocineclub.fr

 

A très bientôt dans les salles de cinéma. C'est ici, en priorité, qu'il faut voir les films!