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Mercredi 30 septembre 2026, 20 h, Cinéma Royal à Évian-les-bains

 

Paper Moon, Peter Bogdanovich, 1974


Paper Moon, un road-movie tendre et drôle

dans l’Amérique de la Grande Dépression

 

Dans les années trente, deux isolés se retrouvent embarqués dans une épopée guidée par l’argent mal acquis, et le besoin de liens forts et humains.

Mose Pray avance gentiment dans une vie amorale au rythme d’escroqueries diverses, quand il croise le chemin d’Addie Loggins, une petite fille de 9 ans, orpheline dont il a bien connu la mère. La petite entre rapidement dans le jeu du « gentleman arnaqueur », et leur relation prendra une route sensible qu’ils n’imaginaient pas, au rythme de véhicules de moins en moins bringuebalants et de chambres de plus en plus confortables, et aux besoins de moins en moins matériels. Le jeu en vaut parfois la chandelle !

Même si on en trouve dans la filmographie de cinéastes du monde entier, le road-movie est un genre propre au cinéma américain. Ses grands espaces ne demandent qu’à être traversés, ses voitures qu’à démarrer, et ses routes qu’à permettre d’avancer. Paper Moon en est un délicieux spécimen qui sur le ton d’une comédie tendre rappelle les difficultés sociales de la Grande Dépression avec lesquelles on apprenait à vivre, comme on pouvait.

Adèle Morerod, historienne du cinéma à Lausanne, a conduit une assemblée de spectateurs emballés à la suite de ce drôle de duo dans l’Amérique des années 30, joué par père et fille dans la vraie vie des 70’s.

Après Targets, (1968), La Dernière Séance (1971), et What’s up Doc (1972), Peter Bogdanovich s’empare du roman Addie Pray de J.D. Brown sorti en 1971. En fin de période des Trente Glorieuses, si florissante, et pourtant peu rayonnante aux Etats-Unis du fait de la Guerre du Vietnam, il se souvient de la Grande Dépression (1929-1939) qui vit tomber dans la misère tant de familles et d’individus.

Choix esthétiques

Il tourne Paper Moon avec une véritable envie de reconstituer le cinéma des années 30. Noir et blanc très lumineux comme à l’époque (grâce à un filtre rouge), plans longs (pas forcément pratique quand les prises devaient être maintes fois tournées en raison du jeune âge de Tatum), profondeur de champ importante permettant des narrations multiples dans une même image, il veille aussi au moindre détail de décor : sodas, whisky sont de marque d’époque, mais surtout, puisqu’il s’agit de road-movie, les véhicules sont choisis avec précision : Bogdanovich en préfère qui étaient déjà hors course en 1934 pour rappeler qu’on n’avait pas de quoi s’acheter les modèles du dernier cri.

Le road movie, film de route et de véhicules

Si le choix des voitures semble essentiel pour un road-movie, celui des allures, des revers mécaniques, des risques inhérents à la conduite n’en est pas moins crucial.

Les cascades sont toutes réalisées par Ryan O’Neal lui-même. Du fait de la longueur des plans, l’emplacement des caméras était très important et savamment calculé. Nul besoin de montage, on sent les virages !

Côté bande son, à l’époque, les films sont sonorisés en post-synchronisation. Pas de son « in », c’est du bruitage. Ainsi les dérapages sur des routes pourtant sans asphalte semblent réalisés sur du goudron. Ce qui ajoute à la tension des courses-poursuites.

Société

Le réalisateur nourrit son scénario de fines accroches qui témoignent de la misère accablant le monde à l’époque de la Grande Dépression : sur la route, Addie et Mose croisent une famille lourdement chargée qui avance péniblement ; lors de leurs colportages auprès des veuves, l’une d’entre elles est mère d’une famille que l’on découvre, dans un même plan, de plus en plus nombreuse et fragile ; le personnage d’Imogène, cette jeune fille exploitée par Miss Trixie symbolise la misère de la communauté noire, tandis que Trixie, elle-même se défend avec ses atouts séduisants contre la difficile condition féminine. L’échange qu’elle a avec Addie est des plus sincères et des plus poignants. C’est un joli moment d’alliance entre « femmes », d’entraide (comme le dit Roosevelt en qui Addie croit plus qu’en quiconque)…  même s’il n’est que fugace. Trixie cherche la corde sensible de sa « rivale » en lui parlant de femme à « femme ». Et c’est là que Addie « accepte le deal ». Trixie gagne une manche, ou plutôt le croit. Addie n’attend que de prendre sa revanche. Et « en route mauvaise troupe ! ».

Toutes les difficultés sociales sont abordées, et l’État est montré malveillant et corrompu. L’escroquerie dirige le monde, alors pour survivre, il ne reste qu’à y répondre. On s’éduque comme on peut… Le film reste optimiste, pourtant. Dans l’esprit américain, on s’en sort toujours !

La relation Addie-Mose

Le livre plaçait la fillette en personnage principal avec un titre qui l’identifiait comme la fille de Mose : Addie Pray. Peter Bogdanovich choisit le titre de Paper Moon avec les encouragements d’Orson Welles dont il était l’ami : « Avec ce titre, tu n’as même pas besoin de tourner le film ! » L’ambiguïté sur la filiation probable n’est pas le fond véritable. C’est plus subtil. Addie a le menton de Mose ? Peut-être. Comme lui, elle a le sens de l’arnaque ? Qu’importe. Ces deux-là se sont bien trouvés et ont besoin l’un de l’autre, même s’ils ne veulent pas l’avouer.

Le titre choisi par Bogdanovich fait en effet référence à une scène clé du film, durant laquelle la relation entre les deux personnages s’affirme comme un besoin de lien intime. Addie n’a pas eu d’enfance. On lui devine une mère aimante mais peu maternante. Après sa mort, on a rejeté la petite, mais elle apprend à grandir vite, et transforme l’homme avec lequel elle a pris la route. La fête foraine où ils s’attardent un soir lui permet de faire quelques pas dans le monde de l’enfance. Mais elle les fait seule, quand un enfant devrait les partager avec un parent. Une barbe à papa sans papa a-t-elle de la saveur ? Une photo dans un décor de lune de papier sans un père à ses côtés vaut-elle la peine d’être gardée ? Comme elle a gardé celle prise avec sa mère joyeuse et endimanchée ?

C’est lors de cette soirée que Mose rencontre Trixie, vedette d’une attraction pour homme esseulé. La route d’Addie qui fleurait bon le jeu et la liberté va trouver là un obstacle à déjouer.

Celle de Mose qui avait pris avec elle un virage incontrôlé va être tentée de reprendre un certain tracé. Une scène clé où le destin de chacun va se jouer. Paper Moon ou barbe à papa, elle méritait bien de devenir le titre de cette odyssée !

Un road-movie est un voyage, un parcours, une épopée qui vous transforme. Pour que la course continue du mieux qu’elle le peut. Addie et Mose remontent dans le tacot. Et vous ?

Merci Adèle, et en route pour de nouvelles aventures !

Addie Loggins (Tatum O’Neal) et Mose Pray (Ryan O’Neal)