Le Silencio va au cinéma

LES RAYONS ET LES OMBRES, 2026

 

 

 

Vu par Céline

 

A l'origine, c'est le titre d’un recueil de poèmes de Victor Hugo.

Quarante-quatre poèmes par lesquels l’homme de lettres et de convictions prétendait permettre aux hommes et femmes de parcourir des chemins universels, au-dessus des luttes et des partis. En quelque sorte , il pensait mettre sa pensée au service d'une œuvre civilisatrice. Jean Luchaire, au début de sa carrière de journaliste, souhaite, assez naïvement, se servir de sa position de responsable du journal Les Nouveaux Temps pour pacifier les relations entre la France et l’Allemagne. Le journal deviendrait son œuvre civilisatrice.

 

Les Rayons de Victor Hugo traversent l'univers joyeux de la beauté, de l'amour, de la nature en fête et du souvenir des jours heureux ; ceux de Jean Luchaire sont le reflet de son inconséquence, sa négation des réalités. Faire la fête, dépenser sans compter, vivre dans le luxe, l’alcool, les amours frivoles trouvent toujours justification auprès des frileux, des prudents, des réalistes… du monde qui l’entoure. À l'opposé, Les Ombres expriment la tristesse, les morts, les rois, les héros oubliés. Ensemble, ils forment la vie. Ces ombres, celles des victimes de la guerre, restent dans l’ombre, tant que Jean ne veut les voir. Ces rois, à ses yeux, ces héros oubliés, à ceux de sa fille Corinne, brillent dans une lumière faste et dorée, indécemment joyeuse, tant qu’il en décide ainsi, et qu’il peut s’y baigner. Mais Corinne, si lumineuse et solaire sous la protection de son père, entrera dans l’ombre, triste, faible, oubliée, pour ne plus en sortir.

 

Les Rayons du poète sont interprétés comme un symbole de la connaissance (d'où la mission de guide du poète). L’amitié de Jean pour Otto est basée sur une culture littéraire solide. À l'inverse, Les Ombres sont interprétées comme un symbole de l'ignorance (le poète a la mission de guider les gens, en éclairant les Ombres) : la famille, les amis juifs de Jean sont filmés dans une lumière grise. Pour lui, ceux qui les chassent ne les connaissent pas, il faut les éduquer, afin que chacun sorte de l’ombre. Et pour y parvenir, valser dans l’ignorance complice.

 

L'image de Christophe Beaucarne met en lumière le choix du titre : des portraits contrastés montrant la dualité des personnages, une lumière chaude et dorée pour les fêtes nazies fastueuses et salement orgiaques. Et finalement pour une grande partie des plans montrant Jean en pleine ivresse d’une immunité indue. En opposition vertigineuse, le gris misérable de la chute des collabos, de la maladie de Corinne (qui en souffre davantage que son père tellement porté par ses convictions et sa jouissance), de son abandon... Mention spéciale pour la comédienne Nastia Goloubeva‑Carax, en jeune femme "innocente", et à plusieurs autres comédiens (Valeriu Andriuta- Léonide Moguy, le réalisateur qui a découvert la jeune actrice). 

Les trois heures 15 sont pleinement comblées.

 

Le film ne se veut pas moralisateur, ni appel à la tolérance. Plutôt dépositaire du témoignage perdu de Corinne Luchaire. Il propose un point de vue inhabituel sur l'histoire, et nous laisse juge du verdict.