Le Silencio va au cinéma
Le testament d'Ann Lee

Vu par Céline
Si la bande-annonce laisse imaginer que Le Testament d’Ann Lee est une comédie musicale, détrompez-vous! On y chante, on y danse, certes, mais ce n’est que pour transcrire les pratiques cultuelles de la communauté religieuse des Shakers, au XVIII siècle: Le Testament d’Ann Lee, de Mona Fastvold est bien plus.
Se purifier de ses péchés par des tremblements, des mouvements, des cris, des chants conduisant à une sorte de trans extatique était l’expression adoptée par ce cercle religieux. En soigner la représentation par l’usage des codes de la comédie musicale est bienvenu. Confessions, célibat, égalité des hommes et des femmes devant le travail et les responsabilités, autonomie, pacifisme, Ann Lee suivait les visions qui lui seraient apparues depuis son enfance pour conduire ses fidèles et prêcher sa parole. “Dieu a créé l’homme et la femme à son image” : après Jésus, il l’aurait choisie pour incarner une seconde venue du Christ, sous sa forme féminine. Références biographiques nécessaires de ce personnage méconnu, inscrit dans un contexte historique très bien décrit, donnent à ce film une identité aux classifications multiples d’une grande richesse.
Mona Fastvold (productrice de The Brutalist) dresse un portrait respectueux de ce que l’on sait de ce personnage fort dans l’histoire de la religion chrétienne, et surtout de la femme dans l’histoire de l’humanité. Un portrait féministe, ou de l’une des premières féministes, admirablement interprêté par Amanda Seyfried.
Elle choisit la forme d’une narration de son récit par la voix off d’une des fidèles de Ann Lee. Les premières traces écrites de la vie de cette cheffe spirituelle n’apparaissent en effet que trente ans après sa mort. Ce choix permet à la fois de souligner que ce sont des faits rapportés, et qu’ils doivent ainsi être entendus avec précaution, (on parle de légende!) et à la fois qu’ils ont donné lieu à une transmission similaire à celle des apôtres de Jésus. Il souligne aussi le fait que Ann Lee était illettrée, et que sa profession de foi devait être transmise par voie orale. Le rapport à l’écrit est en effet important dans cette “réinterprétation spéculative”, comme l’identifie Mona Fastvold, de la vie de Ann Lee. C’est par la lecture que le forgeron Abraham la séduit, par un livre que sont dictés la forme de leurs rapports conjugaux, par cette ignorance que son mari la tient au secret…
Mona Fastvold a confié la partition musicale de son film au compositeur Daniel Blumberg, qui s’est inspiré des chants, musiques et hymnes des Shakers. La qualité de leurs arrangements confère au Testament d’Ann Lee à la fois une authenticité historique dans le choix des instruments et le respect des paroles, et une modernité universelle dans un son proche de celui des comédies musicales du XXIème siècle. Elle participe fortement à l'état extatique dans lequel nous suivons les fidèles.
La chorégraphie signée Celia Rowlson-Hall vibre passionnément sur ces compositions, et les prises de vue de William Rexer contribuent à faire danser les images autant que les personnages : des qualités qui confèrent au film sa classification de musical.
Je tiens à saluer l’esthétique de la photographie: les portraits, notamment d’Amanda Seyfried traduisant ses différents états, mais aussi de Thomasin McKenzie (Mary Partington) , l’impétuosité et la tourmente de la traversée de l’océan, les grands espaces américains, la rutilance des constructions et réalisations artisanales des Shakers…sont traités avec beaucoup de pureté, comme celle recherchée par cette congrégation, d’élégance naturelle. Certains plans s’apparentent à des tableaux rendant hommage à la peinture autant européenne du XVIIIème siècle que américaine du XIXème.. A l’instar de ces persécutés britanniques en quête de reconnaissance, de pacifisme et de transmission en Nouvelle Angleterre, l’image voyage et prend de nouveaux visages avec grâce, puissance et douceur.
Le Testament d’Ann Lee est une œuvre puissante, qui, en ces temps où les grands personnages féminins sont révélés à l’histoire de l’humanité, rappelle que de tous temps des femmes ont su prendre la parole et mener avec force, courage et abnégation l'humanité vers des chemins de paix.
