Le cinéma d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui, Le cinéma qu’on aime, le cinéma qui nous anime !

La Loi de la Jungle, Antonin Peretjatko, 2016, est une fable sous couvert de mission absurde, humour métissé de genres multiples. Une critique politique forte et méchante, rare dans le cinéma français.

 

 

Nous étions 30 pour cette deuxième séance du cycle comédie. Une bonne fréquentation pour un film relativement  récent, assez discret, et signé par un réalisateur encore peu connu. Les rires ont été nombreux : la comédie a donc pleinement trouvé son public !” - Jean (Président du Silencio)

 

 

Ce que j’aime avec les séances du Silencio, c’est la rencontre. La rencontre avec des films que je n’irais pas forcément voir de moi-même. Il en existe tant dans l’histoire du cinéma, comment en choisir un plutôt qu’un autre? Le Silencio le fait pour moi.

 

Il m’offre dans l’écrin d’une salle confortable une histoire, des visages, des voix, des mouvances qui la racontent. Il m’offre le spectacle de paysages aux lumières changeantes, de portraits aux regards frémissants, d’espaces clos inquiétants ou rassurants. Mais j’y suis, pendant un moment. Pour toujours, pour un instant.

 

Il m’offre des émotions que je n’aurais pas soupçonnées, des rêves vers lesquels je ne me serais pas envolée. Des réflexions aussi, parfois graves, qui me renvoient à ma vie, et me permettent de mieux la comprendre, ou qui me jettent vers celle des autres, vers celle du Monde, que ma curiosité seule ne me permet pas toujours de connaître.

 

Cette rencontre qui s’étend d’une toute petite histoire à un regard universel ne serait pas si riche sans celle qui suit la projection du film. On est ensemble. On a assisté au même spectacle. On l’a ressenti chacun différemment, on s’est aussi retrouvés souvent. Et on ne part pas. On reste assis là, dans notre cocon, prêts à partager.

 

Quelqu’un va venir. Quelqu’un est là pour nous aider à émerger. Pour nous accompagner doucement vers l’extérieur. On est loin d’avoir tout vu. Loin d’avoir tout compris. Mais on va nous aider à refaire défiler le film dans nos têtes pour le rencontrer une nouvelle fois. Et le savourer davantage. 

 

Le soir de La Loi de la Jungle, c’est Alexandre Ruffier, critique de cinéma, qui nous a permis d’atterrir. Y avait-il un pilote dans l’avion? Serpents, crocos, araignées et cannibales nous avaient-ils suivis dans la soute? Nos papiers étaient-ils en règle? Allions-nous devoir remplir un formulaire de satisfaction? Que nenni! Rien de tout celà…

 

Attention à la marche! Décollage immédiat!

 

Céline.

 

 

La Loi de la Jungle, Antonin Peretjatko, 2016

 

Sorti en 2016, La Loi de la Jungle est le deuxième long métrage d’Antonin Peretjatko. Il fait suite à La fille du 14 juillet, qui avait été présenté à la Quinzaine des Réalisateurs en 2013. L’un comme l’autre ont été appréciés pour leur tentative de nouer humour et Nouvelle Vague.

 

Un stagiaire du Ministère de la Norme chargé d’établir le caractère recevable d’un projet de station de ski en Guyane, va vivre une suite de péripéties rocambolesques dans le monde de l’absurde aux côtés d’une jeune femme ingénieur séduisante, reléguée au rôle de taxi de brousse. Critique assez violente du système politique français, Antonin Peretjatko inscrit son film dans le genre comédie burlesque et fait ainsi passer la pilule!

 

Vimala Pons, comédienne pleine de charme, sait allier à sa sensualité une ingénuité marquée, idéale pour les comédies burlesques de Peretjatko. Affublée de sobriquets comme “Truquette” dans La fille du 14 juillet  ou “Tarzan” dans La loi de la jungle, elle devient un personnage de bande dessinée ou de dessin animé “à la Tex Avery” qui apparaît très vite comme un des éléments clés de la dynamique des films de Peretjatko.

Peretjatko vient du court-métrage et du documentaire. Entre sa culture cinématographique indéniable et ces terrains de formation variés, il réalise une comédie délirante tablant sur plusieurs registres.

 

Un film référencé

La Loi de La Jungle regorge de références:

On retrouve L’Homme de Rio (Philippe de Broca), Pierrot le Fou (Jean-Luc Godard), Tant qu’il y aura des hommes (Fred Zinnemann), l'esprit et l'humour de fines équipes comme les Nuls (tee-shirt affichant clairement les financements du film), les ZAZ (Y-a-t-il un pilote dans l’avion ?), des duos d’acteurs (Terence Hill et Bud Spencer), ou de personnages (Perrin et Campana dans  La chèvre) … 

Le cinéma de Peretjatko a conscience (tout comme la Nouvelle Vague) qu’il s’inscrit dans une histoire, un genre et un pays.
Il reprend aussi de la Nouvelle Vague l’idée que les spectateurs et spectatrices savent qu'ils et elles regardent un film, connaissent les codes du cinéma, savent que c’est de la mise en scène...Et que l’on peut en jouer. Ce que l’on retrouve aussi chez Les Nuls et les ZAZ.
 

La Loi de la Jungle est un film très français, thématiquement mais aussi formellement. Les citations nombreuses sont les marques d’une position dans l’histoire du cinéma, pas un simple plaisir d’accumulation de références. 

 

Un mélange des genres épicé:

S’amuser dès le générique: tel est l’objectif de l’auteur.

Il rit du fait qu’il fait un film dès les premières images. L’absurde trouve déjà une certaine cohérence.
La blague dans le bureau où le personnage revient toujours à la même place repose sur une règle de montage et sur le comique de répétition. Antonin Peretjatko est aussi au montage de son film: il s’amuse et profite de hasards du tournage pour intégrer et faire durer des séquences qui ne font pas avancer le scénario mais garantissent un humour lié au mélange improbable des genres: certaines scènes sont de vrais documentaires sur la faune de la jungle -souris, serpents, araignées, lucioles, crocodiles sont observés avec une véritable curiosité scientifique! Les corps qui se font malmener par la jungle sont de véritables rappels à la réalité. Un spectateur souligne d’ailleurs l’investissement de Vimala Pons et Vincent Macaigne notamment comme assez étonnant. Alexandre Ruffier nous apprend que, entre autres, les scènes de Châtaigne avec les serpents avaient été très difficiles pour le comédien. Les araignées étaient inoffensives, il n’empêche qu’elles sont impressionnantes.

 

D’autres séquences dérivent dans le film érotique. Vimala Pons prend des postures sensuelles très évocatrices, aux lignes circassiennes, sans jamais de vulgarité, le tout s’intégrant dans une tonalité humoristique affirmée.

L’aventure n’est jamais loin avec la fabrication de lieux de repos protégés des prédateurs nocturnes, la descente de courants sur des embarcations précaires, la rencontre avec des guérilleros évanouis dans leur espace-temps…

Le gag de l’homme attaché au poteau dont on enlève la cervelle pour la remplacer par du fromage blanc est encore une idée venant du dessin animé. Il a toujours les mêmes obsessions avant et après “l’opération”. Humour cynique!

On pense aussi beaucoup à des humoristes comme Gottlieb dont les bandes dessinées usent des mêmes ressorts, mais encore aux aventures de Tintin, aux dessins animés comme Popeye... Antonin Peretjatko n’a pas que le cinéma comme références!

 

Expérimentations techniques:

D’un point de vue prise de vue, le fait de filmer à 22 images par seconde pour ensuite accélérer certaines scènes est une expérimentation.
Les voix s’en trouvent accélérées ce qui crée un effet humoristique inattendu. Cet usage n'est pas systématique, Peretjatko n’y a recours que lorsque cela sert la blague, et crée un décalage intéressant. L’expérimental est au service du film et du comique, et non l’inverse. 

D’un point de vue tournage, Peretjatko a choisi de se passer du regard des scriptes. Les faux raccords, les scènes qui s’étirent sans nécessité, ou celles qui se terminent inopinément ne font qu’ajouter au comique de situation. Une astuce de mise en scène qui ne pouvait germer que dans l’esprit de quelqu’un qui aime s’amuser et amuser les autres!

La liberté formelle que prend le film est ainsi une envie de montrer que le cinéma a une vie propre : il y a des faux raccords, des coupes hasardeuses. Le cinéma laisse des traces, sa technique et sa méthode laissent des traces sur le réel et sur sa captation : Peretatjko le montre avec naturel. Selon lui, ses films marcheraient moins bien justement sans ses aspérités. Il ne les gomme pas, il les appelle même, en refusant de faire appel à l’acuité d’un scripte. C’est une source de blague et d’efficacité de la blague : on coupe quand ce n’est plus drôle, on accélère quand l'effet est plus amusant. 

 

Champ et hors-champ

Rapidement le film n’a plus de contrechamp. On a l’impression que n’importe quoi peut se cacher derrière chaque coupe.
Il en est ainsi du gag de la déforestation : l’endroit où doit être créée la station de ski est envahi d’une jungle étouffante, derrière laquelle se trouve une vaste zone entièrement « nettoyée » pour ériger une zone commerciale. Marc Châtaigne (Vincent Macaigne), stagiaire appliqué du Ministère de la Norme, se heurte ainsi à une des innombrables incohérences de l’administration française qu'il essaye encore de corriger, mais avec peu de conviction.

Le personnage de l’inspecteur des impôts qui peut débarquer à n’importe quel moment dans chaque scène joue de cet espace ingérable. D’où sort-il ? Où va-t-il ? Il surgit comme un cauchemar, l’obsession de Châtaigne qui, d’ailleurs, rappelle fréquemment dans des moments complètement incongrus qu’il doit absolument se rendre au bureau des impôts. 

C’est une astuce de scénario souvent utilisée dans les dessins animés (de Tex Avery notamment).
L’univers du film semble s’arrêter à ce qui est filmé.

 

Salade de genres pour saveurs rebondissantes :

 

Le film en devient très élastique.
L’effet comique est plus important que la cohérence interne de la scène ou même du scénario.
Cela permet aussi au film de jongler plus facilement entre les registres : politique, comique, érotique, action. La mise en scène fait la place nécessaire à ces changements.

 

Certains parlent de « distanciation » en référence à Brecht pour évoquer ce genre d’effets qui consistent à positionner le spectateur en le gardant conscient du fait qu’il regarde un film. Pourtant, si ça peut être le cas ici, Alexandre Ruffier ne pense pas que ce soit vraiment l’objectif. C’est selon lui plus une façon de casser la distinction « fiction/représentation ». Le cinéma est un objet construit et il ne s’en cache pas, et c’est en ne s’en cachant pas qu’on va pouvoir créer un propos.
Peretjatko crée son propos par ce semi-décalage avec la réalité, par un équilibre très intéressant entre l’absurde, la matérialité de la forêt, et les coutures du film.
Au lieu de nous sortir du film, il en fait la marque. 

 

Dans le cas d’un tournage dans la jungle, c'est aussi une façon de se faciliter la vie. 

 

L’espace et la diégèse

Comme mentionné précédemment, Peretjatko a réalisé plusieurs documentaires et il continue aujourd’hui. Il a un vrai rapport au réel et l’infuse dans ses films. 

Ceci est particulièrement visible dans le making-of qu’il a fait pour le film Un Prophète où la construction de la prison, sa ressemblance avec une vraie prison, les conseillers, la façon dont les acteurs s’inspirent de la prison... prennent beaucoup de place.
Chez Peretjatko, le lieu vient en premier. C’est le cas ici avec la jungle. Dans son film suivant, La pièce rapportée, l’hôtel particulier est comme un personnage à part entière.

Et ici la jungle n’est pas juste un décor. C’est aussi un environnement qui impacte les personnages. On le voit très bien avec l’accent mis sur les serpents, les araignées, la boue etc…
La Jungle, elle, contraint les personnages et le scénario. Elle les ralentit, les blesse, les enfonce, les mouille, les fait transpirer etc.
Mais dans le même temps, le cinéma est un décor. Il y a ce qu’il y a devant la caméra et ce qu’il y a autour, qui n’est plus du cinéma. Et c’est entre ces deux idées que vont naître certains gags. D’un côté, un environnement très impactant pour le corps et le film, et de l’autre les possibilités infinies du hors-champ qui vont faire que, par exemple, l’agent des impôts se déplace comme il veut, qu’on peut couper les scènes quand on veut.

 

Peretjatko se démarque ici des ZAZ ou des Nuls chez qui on a l’impression que tout l’univers est absurde et n’a pas réellement de poids, où tout semble fait en carton pâte.
Ici le monde est réel, il est dur. Même si au-delà de sa matérialité, il n’y a pas de volonté de vraiment documenter la jungle comme elle est. Il y a des filles nues qui se baignent, des cannibales, des anciens guérilleros qui vivent dans les arbres… une accumulation de stéréotypes désordonnés et tournés en ridicule: Peretjatko se moque des représentations, pas des réalités. 

 

Et c’est dans cet environnement qu’on fait advenir l’absurde et l’humour. Un peu à l’image du pont avec le Brésil qui existe réellement et qui fait écho ici avec Guyaneige. Les Français n’ont pas besoin de visa pour l’emprunter, puisque la Guyane est française, mais les Brésiliens si! C’est de cette façon que le film va créer un propos politique.
Donc d’une absurdité, on va retourner à la réalité par le propos politique. C’est à dire que malgré son univers surréaliste, le film tire toujours des lignes vers nous et notre monde. 

 

Le propos politique

La Loi de la Jungle est l’histoire d’un Monsieur Pignon, ici un stagiaire au ministère de la Norme (!) , qui est envoyé en Guyane pour s’assurer qu’un projet absurde de station de ski soit réalisé selon des normes Européennes. 

On a déjà toute une critique d’une certaine bureaucratie, du colonialisme français et du capitalisme libéral débridé qui pond des projets abracadabrants.
Dès le début, ce parallèle entre la métropole, qui se présente comme carrée, aux normes, procédurière, en opposition à la Guyane qui serait un territoire sauvage, fou et violent, qu’il faudrait dompter sans cesse dans le retour d’une culture coloniale. Un espace qui serait toujours à recoloniser, car trop loin de la métropole. 

Si on revient sur la forme, on aurait ici la jungle qui résisterait sans cesse au cinéma venu de la métropole. La jungle est plus grande, le réel est plus grand que le cinéma. 

 

Dès le début, le film joue avec des impensés coloniaux et racistes. « La Guyane c’est la France » assène-t-on sans cesse. Référence encore, par ailleurs, cette fois à la série télévisée humoristique « Au service de la France ». (A cela près que l’histoire se passant juste avant la révolution algérienne, les agents des services secrets répètent sans cesse « l’Algérie c’est la France » !)
Le gouvernement français est montré comme n’étant pas très clair. On rit avec Châtaigne et de Châtaigne : on n’a pas besoin d’être spécialiste d’un sujet pour en être le ministre! Navrante réalité… Qu’il est sain d’en rire!

 

Le film navigue entre les anachronismes : des technologies contemporaines (téléphone portable) côtoient le portrait de Mitterrand… Ce n’est pas une France en particulier, c’est la France, toutes époques confondues, avec ses ministères absurdes, son empire colonial, ses stagiaires innombrables aux missions aberrantes…La France, dans ce qu’elle a d’essentiel. 

Donc la jungle, annoncée dès le titre, est une métaphorisation des sujets abordés : colonisation, « paperasserie », état français etc.
C’est un environnement qui impacte les personnages. On n’est pas dans quelque chose de complètement abstrait. Ce décalage entre la jungle réelle, matérielle et le film, et sa métaphore sont aussi au cœur du projet esthétique et scénaristique du film qui justement est de montrer comment des normes sont supposées s’appliquer arbitrairement à des territoires inadaptés.

La jungle est avant tout un symbole très fort dans le film : « la loi de la jungle » est une expression qui renvoie à beaucoup de choses, notamment à la politique, et c’est pour ça notamment qu’il y a un certain turn over, entre les personnages, entre les figures.

En entretien, Peretjatko parle même des grands arbres qui empêchent de faire pousser les petits… allusion innocente, métaphore appuyée? 

La « jungle administrative » est une expression courante, associant les difficultés de navigation que chaque démarche implique à l’image d’un terrain impossible à débroussailler, et d’une solution aussi absurde qu’inutile, comme un tampon au bas d’une feuille. L'incongruité de la présence de l’inspecteur des impôts qui exige des papiers et qui martèle que la Guyane c’est la France n’est pas si loin de la réalité ! 

On a donc ce ministère de la norme qui vient vérifier que tout est fait selon la norme.
On se rend rapidement compte que la norme est moins là pour cadrer quelque chose qui doit advenir que pour valider un projet qui de toute façon se fera.
Qui au final se fait rattraper? Qui devient fou avec une fausse pépite d’or?
L'État français se fait attraper par la jungle qui vient le piéger, mais il est pris aussi dans sa propre jungle administrative.

L’agent du privé représente un peu le tournant mitterrandiste de l’économie de marché avec l’ouverture au privé. Il sera lui-même responsable de la pépite d’or. C’est un agent du “faux” qui fait briller des choses qui en réalité n’existent pas pour faire débourser le gouvernement. 

Beaucoup de propositions absurdes peuvent être ramenées très concrètement à des critiques politiques, comme la compétition de golf entre les stagiaires ou même la violence de l’inspecteur des impôts.
 

Cerise sur le gâteau! A la fin, le gouvernement a changé, on en est venu à tout changer pour ne rien changer. La solution est donc de faire sécession, de ne plus investir la sphère de l'État et de l’économie et de se laisser couler sur un bateau.
Éloge de l’oisiveté.
La loi de la jungle, c’est à qui sera le plus fort. Ce n’est pas pour rien qu’apparaissent les cannibales à la fin…

 (D’après les propos d’Alexandre Ruffier.)