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Bons Baisers de Bruges, Martin McDonagh, 2008

 

 

Pour la dernière soirée du cycle comédie, le Silencio avait choisi Bons Baisers de Bruges, premier film de Martin McDonagh. Une comédie plutôt noire, comme peut l’être le cinéma de Tarantino.

 

Synopsis:

Deux tueurs à gages sont envoyés à Bruges pour attendre les indications de leur patron. L’un a toutes les caractéristiques du tueur bête et méchant, au comportement de petit garçon de 5 ans qui boude de ne pas avoir eu ses bonbons.

L’autre raisonné, prend sagement son parti de cette attente d’instructions en visitant cette plus ancienne ville médiévale de Belgique, avec l’intérêt d’un touriste cultivé. 

Bientôt la nouvelle tombe: le second doit “liquider” le premier, mais va se poser soudain des questions existentielles.

 

Duo improbable, situation loufoque, après l’humour décalé de The Party, celui délirant de La loi de la Jungle, l’argument de In Bruges (titre original) semblait promettre un ton frisant l’absurde qui donnait à notre cycle une certaine homogénéité. Certains l’ayant vu à sa sortie en gardaient un souvenir désopilant. Il s’est avéré que, 20 ans plus tard, le ressenti a été très différent. Des rires, il y en a eu: quelques gags, personnages caricaturaux, situations rocambolesques rythment la narration. Beaucoup de jeux avec les dialogues. McDonagh vient du théâtre et les mots sont d’une grande importance pour lui. Cependant, comme nous l’a présenté Alexandre Ruffier, critique de cinéma invité à animer la discussion, plus qu’une comédie, Bons Baisers de Bruges s’apparente à un “conte moral - amoral”.

Notre référent de la soirée a bien décortiqué le film avec une approche théologique sur la conception du bien et du mal dans les deux principales religions chrétiennes, catholicisme et protestantisme.

 

Alexandre Ruffier a identifié un mélange de genres assez surprenant. 

Le film commence en effet presque comme un documentaire, on aurait envie d’aller visiter Bruges avec lui comme guide touristique.

Il fait rapidement apparaître des personnages clownesques: Le personnage de Colin Farrel (Ray) est attendrissant à force de cumuler tous les clichés du “beauf” et avec ses mimiques de gamin capricieux, il est presque un personnage de cartoon: élément humoristique essentiel. Celui de Brendan Gleeson (Ken), en tueur à gages avide de culture, détonne à merveille avec son acolyte. Un clown blanc pour un Auguste!

On est percuté par beaucoup de violence, ce qui rappelle le style de Scorsese (Le Parrain) et même de scènes assez gores, qui rappellent les films de genre . 

 

Bons Baisers de Bruges s’est avéré être un film de qualité et a donné lieu à plus d'échanges que La Loi de la Jungle programmé précédemment, peut-être justement grâce à cette écriture particulière finement dosée. L’ensemble des 34 spectateurs a dans l’ensemble été enthousiaste.

 

Jean-Pierre et Céline

 

Quelques points développés par Alexandre Ruffier: 

  • L’approche théologique:

Les personnages principaux sont de mauvais bougres, mais avec des principes moraux. On retrouve ce type de caractéristiques dans les westerns, les films médiévaux japonais… à la différence qu’ici le contraste est assez comique et leur donne un caractère plutôt sympathique, et parfois clownesque.

Les deux gangsters doivent accepter leur mort: ils sont à Bruges comme au purgatoire (Ken) ou à l’enfer (Ray). Ils se posent des questions sur leur rapport à la religion, à la croyance.

Les décisions qu’ils attendent (les instructions) sont lointaines, elles viennent “d’en haut” (voix du téléphone), comme Dieu lui-même, qui ne prendra chair qu’au bout d’un moment, jugeant les deux sbires irrécupérables.

L’idée de Jugement Dernier est d’ailleurs très explicite, preuve à l’appui, les différentes analyses des tableaux de l’église le représentant.

Avoir une morale, selon Harry, c’est s’appliquer la rigueur que l’on attend des autres.

Chez les catholiques, le prêtre est l’intermédiaire entre les êtres humains et Dieu (scène du confessionnal), chez les protestants le pasteur est davantage un guide vers la purification de l’âme. Ken et Ray hésitent entre ces deux dogmes comme pour choisir celui qui les condamnerait le moins sévèrement, selon leur éducation originelle qui ne les a pas vraiment forgés. Mais on ne sait jamais!

Le personnage de Ray est partagé entre l’envie de suicide, et l’envie d’être heureux, avec autant de sincérité pour l’une que pour l’autre (le ssuicide n’étant pas toléré dans la religion catholique).

 

  • L’enfance, une thématique récurrente:

l’enfant tué, qui représente le mal impardonnable commis par Ray. la femme enceinte, qui doit absolument être protégée, épargnée. L’enfance du patron qui l’obsède et guide ses faits et gestes.

On doit laisser la chance à l’enfant de corriger ses erreurs et de devenir quelqu’un d’autre: Ray est présenté comme un vrai garnement, penaud, auquel Ken veut absolument laisser une chance de se racheter.

 

  • Les gags:

Souvent basés sur le vrai/faux: rencontre entre Chloé et Ray. Les vérités que chacun énonce sont trop improbables et dites avec trop de nonchalance pour que l’autre puisse y croire, et  pourtant!

La présence du plateau de tournage n’est pas innocente: tout le monde joue un rôle, comme si nous étions tous dans un film. Le milieu du cinéma n’est pas un milieu moral: sexe, drogue, alcool…

Les dialogues répétitifs qui cherchent à emprunter le vocabulaire adéquat sont une source de gag assez originale.

 

  • Le langage:

Il peut aussi être mine de quiproquos dramatiques: ainsi, à la fin, quand Ken dit “Le petit garçon”, il ne parle pas du même petit garçon que Harry. On rit de la difficulté de compréhension entre les deux hommes, mais la situation n’a rien de comique.

Le procédé humoristique est souvent là pour permettre de rendre plus facile à supporter des situations graves. Une comédie est légère, ce qui n’est pas le cas de ce film. Ici, nous avons une incursion du comique dans un schéma dramatique.

Les ponts de Bruges, les tableaux de Jérôme Bosch, l’homme de petite taille qui apparaît dans des circonstances inattendues (toujours pour marquer quelque chose d’important) donnent aux personnages quelque chose d’irréel. 

Le film se met sous le patronage de beaucoup de choses: les références nombreuses à la peinture, à l'architecture, au cinéma disent clairement “Je m’inscris dans l’histoire de l’art". Ce ne sont pas de simples clins d'œil. 

Le film évolue du type documentaire vers une esthétique de plus en plus cinématographique: le personnage de Ray meurt d’ailleurs sur le plateau de tournage, en disant “j’espérais ne pas mourir“. Après les mille et une occasions qu’il a eu de mourir, on se demande s’il va vraiment décéder: Bruges reste le Purgatoire. 

 

Remarques de spectateurs:

  • La place de Bruges a un rôle central: chassés-croisés de personnages, tour avec montée et descente d’escaliers, suicides et tentatives de suicides… Elle est un véritable plateau tournant de l’ensemble des scènes, des lieux- clés. (Jean-Pierre)
  • Le dramaturge met en scène la Comédie Humaine. Le rapport du temps est important: entre le passé et l’avenir, le lien est l’enfant. Le drame est que sans enfant, il n’y a plus d’avenir, et on n’a pas le droit de se couper de l’avenir. (Martine)
  • Les tueurs deviennent sympathiques, à part Harry (ou quelques secondes dans l’églises) (Elisabeth)
  • On filme les acteurs en très gros plan: on entre dans leur personnalité. (Brigitte)
  • La façon de tourner et les couleurs semblent dater d’une époque antérieure à 2008, comme pour nous placer dans une antériorité. En même temps, c’est un film de Noël: il est en rouge, noir et or, avec la neige, les décorations de Noël qui sont récurrentes. (Agnès)

 

Classé dans les comédies noires selon wikipédia, In Bruges est donc vraiment traité avec un humour très noir, tirant l’aspect comédie vers le thriller, le film de crime, mais n’en est pas moins un film à voir, et à revoir, … peut-être pas pour tout le monde.