
Céline, Olivier Thouret et Eric
Un grenier et une double vie pour 15 000€ : L'incroyable pari d'Olivier Thouret pour son premier thriller
Le sanctuaire violé
Rien n'est plus terrifiant que la violation de l'intime. Imaginez que votre foyer, ce rempart ultime contre le monde extérieur, abrite un secret tapi dans l'ombre, juste au-dessus de votre tête. C’est sur cette peur universelle — celle de ne pas être seul chez soi — que repose 11 rue Denver, le premier long-métrage d'Olivier Thouret.
Originaire de La Ciotat et formé à l'école "L'Actor's Sud" à Marseille, Thouret n'est pas un nouveau venu dans l'arène. Réalisateur de plus de 20 courts-métrages et comédien ayant tourné chez Laurent Cantet, il a conservé de sa formation une rigueur quasi militaire. Son défi ? Transformer un fait divers sordide en un "moment de cinéma" avec un budget de 15 000 €, soit le prix d'une petite voiture citadine pour financer une ambition de grand écran.
Derrière le mur, la réalité dépasse la fiction
L'idée de 11 rue Denver n'est pas née dans un bureau de production feutré, mais sur le web, via une vidéo de McFly et Carlito où la streameuse Magla racontait l'histoire de Theodore Coneys — le "fantôme de Denver". Dans les années 50, cet intrus s'était caché durant neuf mois dans le grenier d'une maison à l'insu de ses occupants.
Pour filtrer ses obsessions, Thouret utilise son "baromètre des 3 mois" : si une idée survit à ce délai, elle mérite d'exister. Pour ce projet, il a même écarté une autre idée forte, celle du "Piano Man" (ce virtuose mystérieux retrouvé sur une plage anglaise), pour se concentrer sur la menace domestique. Pourquoi ? Parce que la proximité géographique du mal est le moteur le plus efficace du thriller.
"C'est ça qui est d'autant plus glaçant... ils sont dans la même maison. Au niveau de la distance, ça approche encore plus et ça fout les chocottes."
Le budget de l'impossible : La ruse contre les moyens
Réaliser un long-métrage avec 15 000 € relève de l'équilibrisme de haute voltige. Le montage financier est binaire : 50 % d'apport personnel et 50 % via la plateforme Proarti. Mais l'indépendance a un prix : le financement participatif a accusé un mois et demi de retard au versement des fonds, forçant Thouret à avancer les frais de sa poche en plein stress de pré-production.
Pour survivre, le réalisateur a adopté un modèle économique "commando" :
La double vie : Électricien le jour, Réalisateur la nuit
L'anecdote la plus savoureuse de cette aventure est sans doute celle du restaurant. Pour financer son rêve, Olivier Thouret travaillait comme électricien sur le chantier d'un restaurant. À 17h01 précises, il rangeait ses câbles, changeait de casquette et se transformait en réalisateur et responsable de casting.
Le contraste était saisissant. Le restaurateur, d'abord persuadé qu'Olivier enchaînait les rendez-vous galants en voyant défiler les comédiennes, s'est posé beaucoup de questions. Lors d'une réunion de travail avec Cindy Mostacci (l'actrice qui joue la voisine dans le film), le duo s'est lancé dans une analyse technique passionnée sur la mise en scène d'un suicide. Résultat ? Les clients du restaurant, terrifiés par cette conversation "hard" bien que purement artistique, ont évacué les lieux, laissant l'équipe dans sa bulle créative.
L'Acting "Animal" : Le secret de l'intensité à l'écran
"Si vous voulez devenir une star, prenez la porte maintenant." Cette phrase du directeur de "L'Actor's Sud" a forgé la vision de Thouret. Il se souvient des premiers conseils qu'on lui a donnés quand il apprenait à être acteur : "l'animalité". Chaque acteur doit ancrer son personnage dans une posture physique animale.
Le tour de force revient à la comédienne Cindy Mostacci. Pour incarner la voisine, elle a choisi l'animalité de "la louve", solitaire et habitée. Le point d'orgue du film reste ce plan-séquence de 5 minutes, un monologue d'une intensité rare tourné en "one shot". La performance est d'autant plus remarquable que la comédienne était en pleine crise d'allergie durant la prise. À l'écran, le malaise est palpable, organique, prouvant que le talent brut surpasse n'importe quel artifice numérique.
Des fantasmes cinématographiques à petit prix
Sans budget pour louer un train à la SNCF, Thouret a loué pour 300 € une locomotive diesel dans un musée ferroviaire. La machine était sur cales, totalement immobile. Pour simuler la vitesse, le chef opérateur Yoran a réalisé un travail sur fond vert : suppression du fond vert, ajout numérique des paysages, et création artificielle d'ombres portées pour donner l'illusion du mouvement. D'ailleurs, si vous regardez bien le film, on voit que les compteurs de vitesse sont à zéro... On ne peut pas tout maîtriser non plus.
L'ingéniosité s'est nichée dans chaque plan :
Le Graal administratif : Du RCA n°166 303 au Visa n°133 606
Pour un film autoproduit, le parcours du combattant s'achève souvent dans les couloirs du CNC. Olivier Thouret a dû naviguer à vue dans les méandres administratifs, traquant son dossier via son numéro de RCA (Registre du Cinéma et de l'Audiovisuel) 166 303.
Le soulagement est venu avec l'obtention du Graal : le Visa d'exploitation n°133 606.
Echange avec le public
En tant que critique, on notera l'audace de la bande-son, omniprésente (80 % du film), qui agit comme un personnage à part entière. Si certains pourront juger ce choix "envahissant", il souligne la volonté du réalisateur de saturer l'espace sensoriel. Cette détermination a payé : le film a décroché 3 étoiles dans Rolling Stone, une reconnaissance critique majeure pour une œuvre née dans un grenier.
Une invitation au voyage (immobile)
"Prendre son temps pour faire quelque chose de bien", telle est la philosophie d'Olivier Thouret. Lors du mixage et de l'étalonnage, en découvrant enfin son œuvre sur un écran large, le cinéaste a validé son pari : l'indépendance n'est pas une excuse pour la médiocrité, mais un catalyseur d'inventivité.
11 rue Denver est une preuve supplémentaire de la démocratisation de la création. Entre deux installations électriques et une passion pour le ferroviaire, Thouret a accouché d'un thriller qui n'a pas à rougir face aux productions industrielles.
Et vous, quand avez-vous vérifié votre grenier pour la dernière fois ?
Interview
Comédien de formation, passé par le stand-up et le court-métrage, Olivier Thouret présente son premier long-métrage, "11 rue Denver". Un thriller oppressant né d’un fait divers glaçant, produit avec seulement 15 000 euros et une volonté de fer. Rencontre avec un cinéaste qui a choisi l'indépendance totale.
Olivier, vous êtes comédien, humoriste, scénariste et maintenant réalisateur. Comment ces identités se sont-elles articulées dans votre parcours ?
Olivier Thouret : Tout a commencé par le métier de comédien. Je suis entré dans une école d'acteurs à Marseille à 20 ans, un peu par hasard après avoir échoué à l'oral pour devenir conducteur de train à cause de problèmes de bégaiement. Cette école m'a appris la rigueur et la différence entre le fantasme de la célébrité et la réalité du travail. Plus tard, ma rencontre avec Laurent Cantet, ce qui m'a amené sur le tournage de L'Atelier en 2016, a été déterminante : j'y ai observé tous les corps de métier, ce qui a fait naître mon goût pour la réalisation.
Pourquoi avoir choisi le thriller pour ce premier passage au long-métrage, alors que vous veniez du One-man-show ?
C'est mon "baromètre" interne qui a décidé : si une idée reste en moi plus de trois mois, je dois la réaliser. J'ai découvert l'histoire de Theodore Coneys via une vidéo des youtubeurs McFly et Carlito et elle m'a hanté. L'idée qu'un danger permanent puisse se trouver juste au-dessus de nos têtes, dans notre propre foyer, est terrifiant. Je voulais explorer ce sentiment où le public a une longueur d'avance sur les personnages, comme dans un cauchemar dont on ne peut pas s'échapper.
Le film a été produit avec un budget très serré de 15 000 euros. Comment avez-vous géré cette contrainte ?
Le financement a été porté à 50 % par le public via du crowdfunding. C'était une "urgence positive" : si j'avais attendu des subventions classiques, je serais encore en train de chercher des fonds aujourd'hui. Pour compenser le manque de moyens, je me suis appuyé sur une équipe technique solide rencontrée lors de mes vingt courts-métrages précédents. On a utilisé la ruse plutôt que l'argent. Par exemple, pour l'angoisse, j'ai travaillé avec les acteurs sur la notion d'« animalité » pour transformer leur posture physique et les rendre plus habités.
Vous occupez les postes de scénariste, réalisateur et acteur principal. Est-ce une gymnastique difficile ?
C'est une expérience passionnante mais épuisante. J'avais peur que le fait de passer constamment du plateau au combo de réalisation ne desserve mon jeu d'acteur. Si c'était à refaire, je ne cumulerais plus la réalisation et le jeu ; je préférerais me consacrer uniquement à la mise en scène pour un prochain projet.
Quelles sont vos influences en termes de mise en scène ?
Même si ce n'est pas du thriller, j'admire énormément Damien Chazelle pour sa virtuosité technique et ses mouvements de caméra. C'est lui qui m'a inspiré pour réaliser un plan-séquence de 5 minutes dans le film avec le personnage de la voisine. J'aime cette idée de précision millimétrée, une rigueur que j'ai puisée dans mon expérience de la scène.
La musique occupe une place centrale dans "11 rue Denver". Comment a-t-elle été conçue ?
Elle représente environ 80 % du film. Elle a été composée par un ami d'enfance, Ilyès Yangui, une fois le montage terminé. Il a créé une partition sur mesure, séquence par séquence, qui fonctionne presque comme un personnage à part entière.
Le film ne suit pas un circuit de distribution classique. Comment arrivez-vous jusqu'aux salles ?
Je suis allé au culot. J'ai contacté le CNC sans rien y connaître pour obtenir un visa d'exploitation et un code distributeur afin d'être en règle. Aujourd'hui, je démarche moi-même les cinémas indépendants. C'est gratifiant de voir que maintenant, certains cinémas viennent directement vers moi.
Que souhaitez-vous que le spectateur retienne de cette expérience ?
Je veux qu'ils vivent un vrai "moment de cinéma". J'aime voir les gens sortir de la salle un peu bouleversés. Mon plus grand accomplissement restera sans doute le moment où j'ai vu s'afficher le numéro de visa d'exploitation sur le grand écran lors de la première séance, au cinéma Eden de La Ciotat. C'est une preuve que, même avec peu de moyens, on peut faire exister un film professionnellement.