Le Silencio va au cinéma

Soudain, de Ryusuke Hamaguchi - 2026

 

 

 

Vu par Eric

 

 

Malgré la réticence d'une partie de son équipe, Marie-Lou dirige un Ehpad où elle tente d'imposer une philosophie de soins fondée sur l'écoute et la dignité des résidents, la méthode dite de l'« humanitude ». Un trajet en ville la fait croiser Mari, metteuse en scène japonaise installée en France, atteinte d'un cancer en phase terminale. De cette rencontre naît une amitié profonde entre les deux femmes, qui vont mener ensemble un même combat : rendre possible l'impossible, dans la vie comme dans la mort.

 

Ryusuke Hamaguchi est ce cinéaste japonais qui a marqué les esprits avec Drive My Car, oscarisé, et Asako I et II. Il avait déjà été récompensé du Prix du scénario à Cannes en 2021. Avec Soudain, il signe son premier film tourné en France, en français, et livre une œuvre librement inspirée d'un recueil de lettres échangées entre une philosophe et une anthropologue japonaises confrontées à la maladie.

 

Virginie Efira y trouve un rôle magnifique : elle incarne ici une directrice d'établissement bouleversante de justesse, au point d'avoir appris le japonais pour les besoins du film. Face à elle, l'actrice japonaise Tao Okamoto compose une Mari d'une grande dignité. Les deux comédiennes ont d'ailleurs reçu ensemble le Prix d'interprétation féminine au Festival de Cannes 2026.

 

Soudain est un film hautement respectable sur la fin de vie, porté par deux prestations magnifiques : celle de Virginie Efira, mais tout autant celle de sa partenaire japonaise. La relation qui se noue entre les deux femmes est vraiment belle, et l'on est soulagé qu'elle en reste à une amitié sincère et exceptionnelle plutôt que de verser dans un twist romantique. Cette relation humaine, dans laquelle il faut trouver les mots pour parler à quelqu'un de sa mort prochaine, est décrite avec beaucoup de sensibilité et constitue, en soi, un exemple à suivre.

 

Les 3h15 du film ne sont pas un problème en tant que tel : c'est plutôt le message qui se répète trop, comme si Hamaguchi n'osait pas faire confiance à son spectateur. La forme, ici, passe totalement au second plan : tout est dans le dialogue, tout est dit, sans qu'il ne reste jamais rien à cacher ni à interpréter. C'est aussi ce qui explique la longueur du film : peu de place est laissée au hors-champ, au silence, au sous-entendu.

 

On regrettera également une leçon de politique sur le capitalisme qui n'avait pas vraiment lieu d'être, même si le lien établi avec la gestion économique des Ehpad se justifie sur le principe. Cette dimension économique est d'ailleurs abordée sans être assez approfondie, ce qui est d'autant plus frustrant qu'on aimerait tellement que la méthode de l'humanitude, décrite ici de façon un peu trop idéalisée, puisse réellement s'appliquer partout. Certains personnages versent dans la caricature, à l'image de ce patient atteint d'Alzheimer qui se met « miraculeusement » à courir aux côtés d'un visiteur autiste. Les allers-retours au Japon, de leur côté, semblent superflus et contribuent à une certaine lassitude en cours de projection.

 

On peut comprendre que certains spectateurs développent un rapport très personnel à ce film : le sujet, la lenteur assumée et l'espoir que porte cette méthode ont quelque chose de réellement touchant, même si l'on peut se demander, comme le film lui-même le suggère, si l'impossible est vraiment possible. Sa grande qualité reste d'éviter le pathos exagéré : c'est un vrai film sur le soin à l'autre qui ne cherche jamais à arracher la larme facile.

 

Côté photographie et décors, j'y ai vu une mise en scène naturaliste, des plans-séquences qui laissent le temps (vraiment le temps) aux visages et aux silences d'exister, une lumière douce et sans effet qui accompagne le propos plutôt que de le souligner. Les décors de l'Ehpad, chaleureux et lumineux, participent eux aussi de cette vision idéalisée de l'institution, cohérente avec le parti pris du film mais qui accentue le sentiment d'un monde un peu trop parfait.

 

Au final, Soudain est un film marquant, qui peut aussi ennuyer si l'on n'est pas disposé à un film long et très démonstratif. Un film qui mérite d'être vu, à condition d'accepter ses défauts autant que son propos si bienveillant.