

Annoncés par Thierry Frémaux, directeur de l’Institut Lumière, et par Paul, interprète en langue des signes, Guillaume Canet, Marion Cotillard, Denis Ménochet arrivent sur la scène, ou plutôt au-devant de l’écran, sous un tonnerre d’applaudissements.
Avant la projection, chacun dévoile ce qui l’a embarqué dans l’aventure Karma.
Pour Guillaume Canet, c’est le désir d’un retour au thriller, vingt ans après Ne le dis à personne.
Il avait envie de le tourner, avec envie de le voir. Désir motivant, et prometteur pour le public !
Pour Marion Cotillard, ce projet répond à trois grands rêves :
- Tourner un drame intense, psychologique et humain.
- Connaître l’osmose entre un réalisateur et une actrice, comme Guillaume Canet l’avait partagée avec François Cluzet dans Ne le dis à personne.
- Tourner avec Denis Ménochet, dont elle admire le talent depuis longtemps.
Un immense cadeau que Guillaume Canet lui a fait. Plaisir partagé.
Denis Ménochet, quant à lui, avoue simplement avoir hâte de montrer au public l’ange de douceur, d’équilibre et d’humanité qu’il a eu le plaisir d’interpréter dans ce film…
Une disparition réveille le passé trouble d’une femme… pitch bien mystérieux, mais que dire de plus pour annoncer sans trop en dire ? C’est le fond de l’histoire. C’est le sujet que voulait traiter Guillaume Canet. C’est cette femme qu’il voulait accompagner dans son parcours de rédemption.
Elle aurait un secret, qu’elle allait devoir retourner affronter pour pouvoir vivre son présent. A la façon d’une Madeleine d’Hitchcock dans Vertigo. Comment ne pas se référer au maître du suspens quand on veut emprunter les chemins de la tension ?
La tension est bien là. Par un jeu contrasté entre Marion Cotillard (Jeanne) et Leonardo Sbaraglia (Daniel).
Elle est secrète, il est transparent. Elle est avide, il est patient. Elle est perdue, il est confiant. Une confiance qui va être ébranlée, violemment, mais pas remise en question.
La tension est là. Par le décor qui va vite s’installer. Dans lequel Jeanne va se réinsérer. Prudemment, courageusement, mais pas sans risques. Et les risques ne tarderont pas à se révéler.
La tension est là. Avec Marc, le personnage de Denis Ménochet. Avec les regards des enfants. Avec les obéissances aveugles. Avec les mensonges et les menaces de chaque instant.
La tension est là avec les ellipses, les plans aveugles et sonores, les bruits sourds et difformes.
Quelques marches sautées, pourtant, dans cet escalier vertigineux. Des incohérences, des pistes lancées, résolues sans nous. Dommage.
Les sectes, ces insondables milieux sont le décor idéal d’une histoire dans laquelle on peut se perdre, on peut craindre, on peut subir, on peut accepter le pire. Terrain choisi.
Comment peut-on s’y laisser prendre ? Comment ne pas vouloir s’en échapper ? Comment parvient-on à y entraîner sa famille entière ? En sortir est-il vraiment autorisé ? Est-il vraiment impossible ?
Le pouvoir de l’emprise est infectieux. La tension est palpable. Le sujet même est électrique. Vertige.
Mais c’est bien réel. Et fictionnel.
La salle se rallume. Des questions sont posées, par un public ému, touché. Des réponses éclairent, ravivent les émotions reçues.
La construction de l’histoire
Guillaume Canet a enquêté, nourri ses écrits de confidences récoltées, de témoignages lâchés, par des ombres encore hantées de leur séjour dans ces univers cloîtrés.
Et puis Canet parle de son projet. Notamment avec Simon Jacquet, monteur de L’amour ouf, et de Bac nord entre autres. Les échanges ont été si évidents que le réalisateur a invité le technicien à l’écriture du scénario. Écrire en prévoyant de monter donnait une approche rythmée, assurait une efficacité.
Karma. Pourquoi ce titre.
Le karma, dans sa définition, c’est la loi de cause à effet appliquée aux comportements humains. Chaque action, parole ou pensée engendre une conséquence qui finit par revenir à son auteur.
Quand Canet écrivait le film, et même un peu avant, il avait vécu quelques « trahisons », professionnelles et personnelles. Il se questionnait sur le pourquoi de leur simultanéité, sur le comment il allait s’en relever. « Marion me répondait : La vie s’en chargera. »
Il a compris qu’on pouvait devenir maître de son karma. Qu’en envoyant du positif, on pouvait en recevoir. Jeanne, le personnage de Marion Cotillard, n’a pas choisi de naître là, mais elle a choisi de devenir maîtresse de son karma. Le film s’appellerait Karma.
L’action se déroule à la frontière espagnole.
Le compagnon de Jeanne, Daniel, joué par Leonardo Sbaraglia, est un Argentin expatrié. Jeanne et lui se parlent en espagnol, et en, dans un village perdu dans les Pyrénées.
D’un point de vue scénaristique, en s’enfuyant du monde dans lequel elle était née, où elle avait grandi, et qui lui avait dicté ses premières vérités, il a semblé intéressant à Guillaume Canet qu’elle cherche refuge dans un « ailleurs », avec un autre expatrié.
A cours de sa préparation, le premier témoin qu’il a rencontré pour lui parler de secte était un Portugais : Canet a pris la carte de France, et depuis Saint Céré, dans le Lot, où se déroule l’histoire, il a trouvé des lieux intéressants sur le trajet jusqu’à la frontière.
Par ailleurs, il a des origines espagnoles, et se proposait ainsi un travail sur lui-même d’une certaine façon. Il se sentait proche de cette langue, de cette culture. Enfin, c’était un moyen de convaincre Marion Cotillard de se rallier à son projet de film. L’actrice aime les difficultés de jeu, aime la variété des langages, s’en approprier. Guillaume Canet écrivait ce film pour elle, ajouter une frontière répondrait aux attentes de la comédienne.
La violence de certaines scènes
Certaines scènes, une grande majorité, sont intenses, d’une violence physique éprouvante pour les unes, psychologiques pour les autres. Comment peut-on se sortir d’une journée de tournage de telles épreuves ?
L’actrice principale répond qu’en premier lieu, Guillaume Canet sait créer une atmosphère forte de son sens de l’équipe. On n’est jamais « tout seul ». Physiquement peut-être, on en a besoin aussi, mais des épaules sont là, des écoutes et des regards essentiels.
Parfois dans la loge, Marion Cotillard avait besoin de tout décharger, hurler, pleurer… Alors il y avait le soutien de la coiffeuse, de la maquilleuse, par leur présence, active, par leur accueil de ces retours extrêmes riche de tempérance.
Ce besoin animal d’exprimer sa douleur, sa colère, ses peurs, ses terreurs… Denis Ménochet les entendait depuis sa loge. Les deux acteurs s’étaient entendus pour ne pas se croiser hors tournage, afin de ne pas mêler leur amitié réelle à la complexité de leur relation demandée par le film. Mais ils ne pouvaient rester insensibles. Dans ces moments-là, Ménochet se disait simplement… « ça marche ! »
Marc, le personnage joué par Denis Ménochet
Pour se mettre dans la peau d’un personnage aussi odieux, violent, fourbe, cruel, manipulateur, sadique…Denis Ménochet s’est beaucoup entretenu avec Guillaume Canet. Au sujet de l’emprise notamment. Ils ont tenté d’imaginer tout un passé, toute une existence à cet être démoniaque. De sa naissance à son enfance, son adolescence, ce qu’il avait connu, le monde qu’on lui avait montré, qu’il avait connu, ce qu’il avait subi lui-même, ce qui l’avait « construit », et quelles réponses, adulte, il avait trouvé. Ils ont tout imaginé. Ils ont construit le personnage. Lui ont donné une identité. Un travail difficile, qui ne doit pas excuser, mais donner chair.
Les scènes de violences peuvent être difficiles à vivre entre comédiens. Comment les gérer ?
Esthétiquement, la réponse se trouve beaucoup dans la façon de filmer. Une bagarre, c’est moche, et chaotique. Canet ne conçoit pas de la filmer autrement. Il faut aussi éviter de trop répéter ces moments-là, éviter que les comédiens se fassent trop mal, mais éviter aussi de trop chorégraphier.
Il y a un travail certain avec les cascadeurs, une mise en place. « J’ai toujours détesté trop répéter » affirme Guillaume Canet. La scène de la cave a ainsi été tournée en un seul jet. Le réalisateur a filmé, filmé, filmé… et monté après.
Marion Cotillard décrit aussi la scène de l’escalier. Une scène particulièrement douloureuse puisque Jeanne/Marion y est traînée par Marc/Denis sur un étage. « Notre corps et notre cerveau prennent « ça ». C’est difficile de séparer la fiction de la réalité. Avec Denis, pour maintenir l’ambiance, l’animosité, on a décidé de ne pas se voir, de ne pas communiquer hors tournage, afin de garder l’image de l’autre dans la vraie vie, que l’on retrouverait, dont on retrouverait l’amitié après. »
Et les enfants dans tout ça ?
Beaucoup d’enfants dans ce thriller sont confrontés à des situations extrêmement pesantes, perturbantes. Comment les protège-t-on, comment les met-on en scène ? Guillaume Canet répond.
Aujourd’hui, la participation des enfants à un film est extrêmement règlementée. Sur le tournage de Karma, ceux-ci étaient sous la responsabilité de Amour Rawyler, qui a effectué un travail immersif de préparation. Elle veillait à ce que leur emploi du temps respecte le quota horaire correspondant à l’âge de chacun-chacune, que leur scolarité soit suivie, et surtout que rien ne leur cause d’angoisse.
Il s’agit d’amener les scènes aux enfants avec intelligence : ne pas les mettre de front dans une situation traumatisante, mais les placer dans des conditions d’inquiétude -si nécessitée par le scénario- gérables émotionnellement pour des personnes de leur âge et de leur milieu.
Filmer en champ/ contre-champ permet de ne pas confronter les jeunes regards à des souffrances qui seront montrées par le montage. On ne leur dit pas toute la situation, on les accompagne. C’est le rôle du coach d’acteurs, et Amour Rawyler est particulièrement compétente dans cette tâche.
Le casting des enfants a été long et difficile.
Trois cents petites filles ont été vues pour le rôle de Joséphine, qui joue la fille de Jeanne. La fillette a été choisie pour son tempérament fougueux qui rappelle celui de Marion Cotillard.
Beaucoup d’adolescents ont été vus aussi pour le rôle de Thomas. L’enjeu était important. Il avait à tenir une scène capitale du film, il ne fallait pas se tromper. Le jeune Hugo est arrivé. Canet lui a passé un extrait de la bande originale du film qui était déjà composée et enregistrée. Il lui a dit d’entrer dans la pièce en pensant s’y découvrir en photo dans ce lieu qu’il ne connaissait pas. Le jeu de l’enfant a été si convainquant que les larmes ont coulé. Canet lui a demandé s’il était capable de rejouer avec la même intensité. Hugo a rejoué la scène. Même résultat. Le rôle était pour lui.
Guillaume Canet semble avoir été très impressionné et touché par le talent de ce jeune acteur ; gageons qu’on ait l’occasion de le revoir sur d’autres plateaux, si tel est son désir ! Il est effectivement très convaincant.
Et ensuite ? Un nouveau thriller ?
« Je ne sais jamais ce que je vais faire après. J’adore ce genre, j’ai adoré créer ce film. J’ai une idée de thriller mais j’ai toujours du mal à me projeter tant que l’histoire d’un film n’est pas terminée. C’est à dire tant que le film n’a pas été proposé au public. La sortie est pour mercredi prochain. Je commence à flipper sérieusement. »
Il nous apprend avoir déjà écrit une suite pour Rock’n Roll, dont le personnage l’a beaucoup amusé.
Mais dans quelle humeur sera-t-il au moment de se lancer dans un nouveau projet ?
Allons déjà voir Karma...